DXPedition à Clipperton Mars 1978 par Jean-Charles SACOTTE F9JS/FO0XA

C’est au mois de mars 1978 qu’a eu lieu l’expédition sur l’atoll de Clipperton.

En fait, l’idée en était venue dix ans auparavant mais n’avait pu être réalisée, faute de moyens et surtout faute d’autorisation administrative.

Pourquoi une telle idée avait-elle pu germer dans la tête de quelques Radioamateurs que rien ne prédisposait à courir les mers et à crapahuter sous le soleil au bout du monde ? Qu’avait-il bien pu se passer dans la cervelle d’un magistrat, d’un horticulteur, d’un policier, d’un médecin, d’un employé de l’EDF, d’un employé de l’Education Nationale, d’un plongeur suisse plus habitué aux eaux froides et noires du Lac Léman qu’aux poissons multicolores et aux requins des eaux tropicales.

C’est bien simple : à force d’entendre dans nos casques ou nos haut-parleurs des signaux venus d’îles lointaines, nous avons voulu, nous aussi, partir et pour cela nous avons choisi un des endroits le plus isolé du monde : Clipperton.

Un rocher de 30 mètres de haut, un anneau de corail renfermant un lagon d’eau saumâtre, balayé par les grandes tempêtes du Pacifique, parfois submergé. 2 km² de terre française, à 2.000 km du Mexique, à 5.000 km de Tahiti. Un grain de sable découvert par le France, occupé par le Mexique, attribué enfin définitivement à notre Patrie par un arbitrage du roi d’Italie en 1931.

Royaume minuscule de milliers de crabes voraces, de milliers d’oiseaux de mer, protégé par sa barrière de corail, gardé par ses requins, et ses murènes, Clipperton était pour nous tous les radioamateurs du monde un mythe. Depuis les expéditions américaines de 1954 et 1958, le silence est retombé sur Clipperton. Nous voulions briser ce silence.

Mais on ne va pas à Clipperton comme on va à Tahiti, et les obstacles administratifs qui se dressèrent les premiers sur notre route eurent pour avantage de nous faire prendre conscience des difficultés et de nous obliger de ne rien laisser au hasard.

Les préparatifs

Je n’insisterai pas sur les problèmes administratifs. En bref l’Administration des Télécommunications de Tahiti, alors compétente pour attribuer les licences d’émission, ne voulait pas délivrer ces licences sans une autorisation de débarquer sur l’île. Le Secrétariat d’Etat aux DOM-TOM ne voyait pas délivrer une autorisation de débarquer puisque nous n’avions pas de licence d’émission…… Cette situation dura jusqu’au moment où elle fut évoquée par les ministres concernés eux-mêmes à la fin d’un conseil au Palais Présidentiel.

Dès lors, les obstacles administratifs furent aplanis et nous trouvâmes auprès des autorités civiles et militaires une aide et une compréhension qui nous furent précieuses.

Cette attitude positive de l’Administration nous permettait de croire enfin en la possibilité de réaliser notre rêve et marqua le début d’une véritable course contre la montre.

Jusque-là en effet, le temps n’avait pas compté. Nous faisions des plans, nous agitions des idées. Mais brusquement, on nous demandait des noms, des dates, des chiffres, des listes de matériel, et ces noms devenaient des visages, ces chiffres des dollars, des litres d’eau, des gallons de pétrole.

Le bateau sortait de l’anonymat. Par lettre, par télex, par téléphone, par radio, l’équipe se constituait en France, en Suisse, aux USA, les fonds nécessaires étaient recueillis, le matériel rassemblé. Le lieu de rendez-vous était fixé à San Diego en Californie. Les dates étaient arrêtées, Clipperton était à notre portée.

Cela peut paraître curieux, pour une expédition de cette envergure, mais une semaine avant le départ de Californie, aucun des participants n’avait encore rencontré l’ensemble de l’équipe.

C’est qu’en réalité, ce qui devint l’expédition Clipperton était l’aboutissement des efforts de plusieurs groupes distincts de radioamateurs qui fusionnèrent en vue du but commun. De plus, pour des raisons personnelles, certains opérateurs prévus furent indisponibles et durent être remplacés au dernier moment.

C’est ainsi que trois groupes se constituèrent : Le premier en France comprenait : F9JS, F6AQO, F9IE, F6AOI, F6ARC, F6BFH, F5II et enfin F6BBJ. Le second aux U.S.A. était composé de : WA9INK, W6QKI, N6IC, W6SO, WA4WME, et W6HVN. Enfin, trois Suisses : HB9AEE et HB9AHL accompagnés d’un plongeur professionnel HE9SWL, se joignirent à l’expédition.

Ces trois groupes d’hommes ne devaient se rejoindre en Californie que quelques jours avant le départ, mais, cela ne signifie pas qu’ils étaient pour autant inactifs et chacun effectua sa part de travail conformément à la répartition qui avait été mise au point.

Pendant que les Suisses se chargeaient essentiellement des questions d’assurances et de certains problèmes financiers pour l’Europe, les Français assumaient la partie administrative de l’opération, les relations publiques, mettaient en place les moyens médicaux, F5II était le Médecin de l’expédition. Danielle, l’épouse de F6BFH prenait en charge la gestion des donations arrivant du monde entier.

Les Américains pendant ce temps, rassemblaient à San Diégo tout le matériel nécessaire à la bonne marche d’une opération qui devait permettre à 20 personnes de 3 nationalités de vivre de manière complètement isolée pendant trois semaines sans compter sur l’aide de personne.

Je ne décrirai pas ce que fut pour chacun ce travail de préparation. Il fut long et fastidieux.

Nul ne saura les heures passées par Alain F6BFH et son épouse à contacter tous les organes de presse, le nombre de lettres adressées à tous les clubs, aux associations, aux DXmen les plus connus pour expliquer notre projet et solliciter leur concours.

Nul ne saura le nombre de kilomètres parcourus dans le même but par Charles WA9INK aux U.S.A..

Je n’évoquerai que, pour mémoire, les transactions menées par le même Charles et par Herb W6QKI pour trouver et louer le bateau, le « Phillippa », ancien navire chasseur de sous-marins, qui devait nous mener à Clipperton, sous le commandement de Jeff, un Officier de l’US Navy, qui consacrait ses vacances à commander des navires charters dans le Pacifique.

Une mention spéciale doit toutefois être faite pour notre doyen, Hoppy W6SO, 67 ans, authentique héros de la guerre du Pacifique qui commença cette nouvelle campagne en achetant et stockant chez lui toute la nourriture et le matériel d’intendance.

Enfin, rien n’aurait été possible sans le matériel d’émission. Ce matériel fut spécialement préparé et mis à la disposition de l’expédition par Herb W6QKI, qui dirigeait à cette époque la firme Atlas, ainsi que les firmes Dentron et Wilson.

Le 14 mars 1978, après une réception mémorable organisée par John W6RTN et le Southern California DX Club au San Diego Yacht Club, le Phillippa quittait le port de San Diego sous les yeux d’un groupe d’amis et des caméras de télévision.

L’aventure commençait enfin !

20 hommes sur un bateau

A peine avions nous quitté le port que la fièvre s’emparait des radioamateurs du monde entier. Déjà, depuis quelques jours, des symptômes bizarres étaient apparus à San Diégo : les répéteurs 144 MHz parlaient français et retransmettaient dans toute la région les conversations de ce groupe bizarre d’Européens, qui se perdaient régulièrement dans les rues ou sur les autoroutes à la recherche de quelque supermarché où ils pouvaient trouver un objet indispensable ou imprévu.

Les radioamateurs californiens nous aidèrent de leur mieux. Quelle discipline et quelle efficacité ! Nous étions loin des relais européens.

Mais le 14 mars, une nouvelle station apparaissait sur les bandes décamétriques : F5II/Maritime Mobile, parfois remplacée par F6AQO/Maritime Mobile.

Un émetteur/récepteur Altas 350XL, une antenne verticale 12AVQ et le trafic commença. Il ne devait cesser qu’en vue de Clipperton et le débarquement put même être décrit et commenté en direct à FC9UC qui, depuis la Corse, assurait une liaison quotidienne avec nous.

Au cours du voyage, près de 5.000 contacts furent réalisés. Nous commencions à avoir une idée sur ce qui nous attendait et nous nous préparions à affronter les « pile-up » en mettant au point notre stratégie : organisation des stations, prévisions de propagation, tour de service des opérateurs, préparations des carnets de trafic, etc.

La vie à bord s’organisait. Comme il n’y avait pas 20 couchettes sur le Phillippa, certains durent camper dans le salon. Ils ne le regrettèrent pas car la chaleur était dure à supporter dans les cabines.

La cuisine, mexico-américaine, n’était franchement pas appréciée par l’équipe française, jusqu’au moment où François F6AQO, prit les choses en main.

Le Radar était rapidement tombé en panne. Les moyens de radio-navigation étaient perturbés par nos émissions. Le générateur de courant alternatif cessa également ses services. Malgré cela, le moral comme le temps, restait au beau fixe et Jeff menait son bateau droit vers le but.

Après être passés au large des îles Revilla Gigedo, la mer devint plus forte. Willy HB9AHL tomba sur le pont et s’ouvrit l’arcade sourcilière.. Ce fut le baptême du feu pour Jacques F5II, médecin de l’expédition. Sur une mer agitée, sans anesthésie, avec un fil et une aiguille, il fit à Willy, qui ne laissa pas échapper une plainte, une couture digne des meilleurs chirurgiens.

Les séances de bronzage sur le pont alternaient avec les essais de liaisons par satellites. Nous étions seuls au milieu d’un océan peuplé de requins, de dauphins joueurs et de poissons volants.

Jeff, avec les moyens traditionnels de navigation, nous annonçait la prochaine arrivée sur Clipperton.

A l’heure dite, l’île était devant nous, il y eut un triple hourra ! Puis on n’entendit plus que le ronronnement des caméras et le clic-clac des appareils photos, bientôt couverts par les cris lancinants des oiseaux.

Clipperton enfin !

Avec prudence, Jeff fit effectuer au bateau un tour complet de l’île. Nous vîmes défiler devant nous le fameux rocher, point de repère des anciens navigateurs, bloc de pierre noire recouverte de guano blanc, déchiqueté, sinistre, sur lequel flottaient encore les lambeaux d’un drapeau tricolore français. Puis, c’était une côte basse précédée de récifs, quelques cocotiers. Les restes d’une épave de la dernière guerre mondiale marquent, selon les cartes marines, le seul point de débarquement possible.

Dieu ! que cet endroit est inhospitalier, aucun abri, pas d’arbre. C’est pourtant là que c’était installée la précédente expédition. Nous comprenons maintenant ses difficultés.

Une longue ligne droite qui permettait l’aménagement d’une piste d’atterrissage.

Bâbord toute ! Nouvelle côte rectiligne et c’est l’oasis au milieu du désert. Devant nous, des cocotiers, des centaines de cocotiers.

« Here » dit seulement Jeff. A 600 mètres de la cocoteraie. Là où les cartes indiquent des fonds impressionnants, l’ancre descend. Le mouillage est excellent. Le Phillippa y restera une semaine.

Le débarquement fut aisé. La mer était calme. Au cours des va-et-vient incessants entre le Phillippa et la côte, un seul canot pneumatique chavira, sans dommage pour ses occupants, en franchissant la barre, cette vague haute parfois de plusieurs mètres, qui roule éternellement à la limite du platier de corail.

Le premier canot emportant un émetteur/récepteur Atlas 350XL, une antenne verticale 12AVQ, et une batterie, avec bien entendu du matériel de sécurité, une petite VHF, de l’eau et un peu de nourriture. Moins de 10 minutes après avoir mis le pied à terre, sans même enlever les deux gilets de sauvetage dont nous l’avions muni, car il ne savait pas nager, Olivier F6ARC établissait le premier des 29.069 contacts de la semaine qui commençait.

Dans le courant du premier jour, il fallut débarquer, et transporter à dos d’hommes, sur le corail coupant et sous le soleil écrasant, sur près de 700 mètres, deux tonnes de matériel.

Le plus pénible fut le transport des trois groupes électrogènes et des 500 mètres de câble coaxial. Mais à la fin de la journée, tout était en place, même le drapeau tricolore français flottait dans le vent.

Les 9 antennes, dont cinq antennes directives mono bandes, étaient fixées au sommet des mats de 9 mètres. Les groupes électrogènes tournaient et ne devaient pas s’arrêter.

O quelle était fraîche l’ombre des cocotiers !

La station principale, opérant uniquement sur le 14 MHz, fut installée dans une ancienne baraque Filliod, assez délabrée, qui datait des missions militaires des années 1968. Les deux autres stations, l’une destinée au 28 MHz le jour et au 3,5 et 1,8 MHz la nuit, l’autre au 21 MHz et au 7 MHz étaient installées sous des tentes. Ces trois stations fonctionnèrent 24 h sur 24.

En outre, une station pour le 50 MHz et une station VHF destinée au trafic par satellite furent montées en plein air. Une quatrième station décamétrique (Atlas 350XL + 12 AVQ) fut même installée dans le couloir de la baraque Filliod et permit d’ajouter quelques dizaines de contacts à notre score.

Malgré l’activité déployée par les différents opérateurs, il ne fallait pas croire que nous étions des forçats du micro ou du manipulateur. S’il est vrai que le trafic ne cessa jamais et qu’un rythme impressionnant fut soutenu, la détente eut aussi sa place.

Tout d’abord, nous avions reçu mission des autorités de procéder à une sorte d’ »état des lieux ». C’est ainsi que nous avons procédé à la photographie de tous les bâtiments, en ruines, édifiés autrefois par la Marine, dressé une carte des épaves qui parsèment la côte et même compté les cocotiers : plus de 700 cocotiers adultes aujourd’hui. Ils n’étaient que 2 au début du siècle.

La baignade était rendue dangereuse par la présence de nombreux requins et de murènes ainsi que par les vagues déferlantes qui se brisaient avec violence sur du corail tranchant. Malgré cela, nous fûmes contraints de nous mettre à l’eau pour récupérer de lourds bidons de 200 litres d’essence convoyés par flottage depuis le Phillippa. La mer était chaude ; les requins plus curieux que méchants. Nous apprenions à connaître la barre et les pièges du corail. Bref, la baignade devint bi-quotidienne. Nous évoquions les clubs de vacances, mais par mesure de précaution, nous ne quittions jamais de solides chaussures et l’un de nous surveillait l’approche des requins.

A tour de rôle, mais toujours par petits groupes, nous avons fait le tour de l’île à pied : 1 kilomètre de paradis et 12 km d’enfer.

Nous avons escaladé le rocher où subsistent les restes d’un ancien phare qui fut le témoin de la tragédie d’une garnison mexicaine oubliée et dont la plupart des membres périrent, dévorés par les requins ou minés par la maladie. Le dernier homme survivant fut assassiné par les quelques femmes dont il avait fait ses esclaves. C’était en 1917. Nous avons retrouvé les épaves connues, celle d’un galion du 17ème siècle, celle d’un LST de la dernière guerre mondiale et des caisses de munitions encore en place. Nous avons trouvé aussi les restes d’un petit bateau de plaisance dont nul ne saura jamais le nom, dont nul ne connaîtra l’agonie.

La mer à Clipperton n’est pas hospitalière. Certes, elle regorge de poissons et de langoustes, mais elle recèle de nombreux dangers, dont un que nous pensions depuis longtemps disparu : les pirates. Oui, vous avez bien lu. Nous avons rencontré des pirates.

A la fin de notre séjour, un voilier s’est approché de l’île. Des hommes, un américain barbu et tatoué comme dans les meilleurs romans du genre, accompagné de quelques jeunes mexicains, tous armés de pistolets, sont montés à bord du Phillippa sous prétexte de demander de l’essence.

Notre nombre, la détermination du Capitaine et de son équipage et l’unique fusil qui constituait notre armement suffirent à les tenir en respect.

En qualité de Responsable de l’expédition sur cette île française, je demandais à consulter leurs passeports. Seul l’Américain en était pourvu.

Après vérification, il apparut que cet homme était connu de la Police américaine pour avoir été impliqué dans la disparition mystérieuse de l’équipage d’un bateau de plaisance qu’il aurait ensuite maquillé et revendu.

On pourrait écrire encore longtemps sur cette expédition mais je préfère terminer par quelques chiffres.

  • 11.909 contacts en télégraphie, dont 178 avec la France.
  • 17.160 contacts en phonie, dont 616 avec la France.
  • Record du monde battu avec 29.069 contre 18.000 le précédent record.

Le réembarquement fut difficile au milieu des vagues énormes. Les hommes et le matériel avait été durement éprouvés. Hugh, WA4WME, brûlé par le soleil dut même être hospitalisé dès son retour aux Etats-Unis, après avoir été débarqué sanitaire à Cabo San Lucas au Mexique, lors d’une escale non prévue. François F6AQO souffrait d’une forte fièvre provoquée par une coupure sur du corail venimeux, bien que portant des chaussures de sécurité.

A propos, avez-vous déjà utilisé un thermomètre médical gradué en degrés farenheit ? Notre médecin Jacques F5II, y perdait son latin.

Mais sur le Phillippa, qui ressemblait plus à un campement de bohémiens qu’au fier navire qu’il était au départ, certains parlaient déjà de repartir.

Le succès de cette expédition, l’accueil qui fut réservé tant aux Etats-Unis qu’en France au film et aux photos que nous avions rapportés, nous conduit à fonder le Clipperton DX Club dans le but de maintenir l’esprit qui nous avait animés et de favoriser d’autres initiatives.